08.06.2008
« Tous pareils, tous différents »
Bonjour et « au revoir » à tous ceux que je n’ai pas eu le temps de saluer avant de repartir. Cela m’a vraiment fait plaisir de revoir tout le monde et je ne remercierai jamais assez Ludo pour avoir organisé cette magnifique réception afin que je puisse témoigner auprès de tous de mon expérience.
… heu, pardon ?... Ah ?! C’était son mariage ?! Fantastique ! Quelle bonne idée de réunir ces 2 occasions en une ! Comme on dit, « d’une pierre, deux coups » ! J’étais un peu déçue quand même qu’il n’y ait pas eu de diaporama sur ma vie au Burundi. Mais finalement, c’est mieux comme ça. Je vous avoue que je n’aime pas être tout le temps sur le devant de la scène. D’ailleurs, nous avons convenu avec mon agent que je ne débuterai les conférences de presse qu’en septembre, à l’occasion de la rentrée littéraire et de la sortie (alors, qui rentre ? qui sort ?) de « Ndagye ou Le Destin d’une jeune femme malouine, aventurière du XXIème siècle au cœur d’une Afrique tourmentée, qui par ses réflexions métaphysiques nous renvoie à notre condition humaine ». Bref, une petite biographie en toute modestie, bien sûr.
Ne riez pas, il y a des personnes qui sont capables de dire de telles choses sérieusement ! Le jour où j’en ferai partie, il faudra m’enfermer immédiatement dans une geôle en Sibérie ou dans tout autre endroit où ma mégalomanie ne nuira pas au reste de la société (oui, Cannes, pourquoi pas ? Mais en avril-mai, alors).
Quoiqu’il en soit, je suis de retour au Burundi et, vu mon emploi du temps, les seules personnes à qui je peux nuire sont mes étudiants. Mais je crois qu’ils s’y sont habitués depuis tout ce temps. Certes, l’habitude ne justifie pas la persécution. Ne vous en faites pas, le seul harcèlement psychologique que je pratique sur eux consiste à leur poser systématiquement des questions dont les réponses ne nécessitent aucune connaissance apprise par cœur mais exigent d’eux un minimum de réflexion personnel et de déduction. Aaaarrrghhh ! Quel supplice atroooce ! En une seconde, en quelques mots, la certitude de la connaissance, la sécurité du Savoir établi, ces années de tranquillité intellectuelle sont balayées, effondrées, anéanties ! « Et par qui ? », me direz-vous ! Par une professeur (si jeune qu’on se demande si elle a vraiment étudié pour être à sa place), venue de France (comme si elle pouvait comprendre en si peu de temps comment cela fonctionne ici) avec ses idées et ses remarques qui critiquent tout ce que l’on fait au Burundi. C’est un comble !
Oui, c’est vrai, je râle, je critique. Mais, excusez du peu, j’ai une identité française à assumer. Et un français qui ne râle pas, ça ne s’est jamais vu.
Et oui, ça n’est pas facile de rentrer dans une autre société. On vient se mettre à la disposition des autres mais, au final, on se dit que s’ils faisaient comme nous, les choses iraient beaucoup mieux, forcément ! Et puis « ça n’est pas facile de leur faire accepter le changement ». Et si, en fin de compte, c’est moi qui n’acceptais pas de changer, d’accepter ce que je ne comprends pas ?
Toutes ces discussions pendant mon séjour en France m’ont amenée à réfléchir sur ma vision du Burundi et la vision que les gens en ont. Quand on raconte ses voyages, on évoque toujours les différences, l’exotisme, rarement (ou rapidement) les ressemblances, car ça n’intéresse personne. Mais je constate le tort que ces récits peuvent faire. Ils enferment les personnes (de là-bas) dans une image fixe et stéréotypée. Au final, ce qui peut arriver là-bas ne nous remet pas en question puisqu’ils sont « tellement différents de nous ». Alors, au risque de décevoir les personnes en manque d’exotisme, je préfère témoigner de toutes nos ressemblances, Français, Burundais, Africains, Européens. Pas la peine de parler des femmes avec des paniers sur la tête, un bébé dans le dos et vêtues de pagnes colorés, tout le monde a déjà vu ces images. Mais derrière ces clichés, on oublie que ce sont des femmes et des hommes qui essaient de mener leur vie, comme nous. Ils travaillent dur (même si c’est toujours plus facile de photographier ceux qui se la coulent douce dans l’heure de midi) et beaucoup d’entre nous seraient exténués en faisant un cinquième du travail qu’ils font en une journée. Comme nous, certains font le strict minimum au travail car, à la fin du mois, qu’ils se démènent ou non, le salaire est le même et la reconnaissance hiérarchique inexistante. Beaucoup sont blasés de voir que ce sont toujours les mêmes qui profitent du système… comme chez nous. Comme dans toutes les universités, les étudiants trouvent qu’ils ont trop de travail, certains se démènent entre petits boulots, études et vie familiale. Comme partout, les profs râlent que les étudiants ne travaillent pas assez, qu’eux aussi ont trop de travail et qu’on ne les écoute pas.
A Brest, Paris, Buja ou Ngozi, même si ce n’est pas la fête tous les jours, on se lève (non pas pour Danette) mais pour aller travailler, parce qu’il faut bien vivre. Alors je me dis que c’est la même chose qui nous anime, les mêmes aspirations qui font qu’on ne baisse jamais totalement les bras : avoir une vie heureuse, gagner sa vie convenablement, être entouré des gens qu’on aime.
Certes les conditions de vie et de travail ne sont pas les mêmes. Imaginons-nous sans sécurité sociale, sans salaire minimum, avec des coupures d’eau et d’électricité régulières, imaginez qu’un litre d’essence, c’est une journée de travail et que les services publiques sont en réalité à régler « sous la table ». Vous penseriez tenir combien de temps dans ces conditions ?
Pour ceux qui pensent encore vivre dans un pays civilisé, sachez qu’ici, la diplomatie est le « sport national » : un conflit n’est jamais ouvert mais ils sont experts en double langage pour faire comprendre leur désaccord (encore faut-il avoir un décodeur). Cela agace beaucoup les européens (directs) que nous sommes mais cela montre surtout la patience et le sang-froid dont les gens font preuve, contrairement à un certain chef d’Etat qui se permet un « casse toi, pauv’ con » à un de ses « chers concitoyens ».
Autre point, pourquoi parle-ton en Europe de « violences entre communautés », mais d’ « affrontements (ou massacres) entre ethnies » en Afrique ? Les mécanismes de violence et leurs causes sont ils réellement différents ? Si les circonstances économiques et politiques nous poussaient, nous aussi, à cette violence, saurions-nous rester les grands humanistes que nous pensons être ?
C’est vrai que je me moque et je critique cette société burundaise qui ne me fait pas toujours la vie facile depuis près de 2 ans, mais le nez du clown cache toujours une vérité plus grave. Alors ce soir, j’avais envie d’enlever le maquillage qui vous fait (apparemment) bien rire parfois, pour vous révéler les choses plus sérieuses que j’ai découvertes ici.
Merci encore pour tous vos témoignages de soutien.
PS : Je viens d’apprendre la mort d’Yves-Saint-Laurent, je crois que mon tour est venu de faire mon entrée dans le monde de la mode, la place est enfin libre ! ;o)
PPS : Amis bloggeurs, pouvez-vous me faire parvenir l’adresse de vos blogs car je ne les ai plus depuis la réinstallation de mon ordi. Merci.
PPPS : le propriétaire de la 106 Green garée en double file, est prié de la déplacer ? Merci.
…. Pardon ? Oh zut ! C’est la mienne ! Allé, je file !
18:45 Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note



Commentaires
Chouette!! Te voilà de retour!!!!
Bonne continuation pour ces quelques mois....
Bisous
Ecrit par : PhiCel | 08.06.2008
Bravo ! Effectivement tu n'as rien à envier aux auteurs de la rentrée littéraire ! Ton style est impeccable, le ton majestueux et le fond irreprochable !
Je blague mais en fait j'ai beaucoup apprécié ton article bravo !
Continue...
Mais tu rentres quand au fait ?
Gros bisous de maga et ses boboss (adresse du blog dans le lien de mon nom)
Ecrit par : Maga | 10.06.2008
Tu es vraiment trop forte ! Avoir un oeil sur ta 106, de là oû tu es, je ne l'aurai jamais imaginé ... et aie l'oeil sur les vélos burundais également ...
Je t'embrasse
Ecrit par : Maman | 18.06.2008
Salut ma Bénédigito!
Bravo pour ton coup de gueule! Tu as su trouver les mots que j'ai si longtemps chercher pour exprimer ce sentiment qu'on a tous éprouvé au bout d'un moment... Merci! Vraiment!
J'ai hâte de te retrouver à ton retour pour nuire à nouveau à mon entourage et qu'on reprenne nos petits bavardages ( de bons râleurs français certes! ).
Des bises tout plein!
Ecrit par : Maya | 24.06.2008
On ne s'est vu qu'une seule fois mais je suis tes aventures avec assiduité via phicel et internet.
C'est toujours un grand plaisir de prendre de tes nouvelles par le biais de ce blog si bien écrit.
Félicitations
Ecrit par : Véro de Lorient | 24.07.2008
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